Oleïa Yoga

Philosophie

Les pratiques du corps et de l’esprit comme voies de transformation et de réalisation de Soi. 

Certaines philosophies de tradition grecque ou indienne se basent sur la pratique d'exercices spirituels au sens de pratiques visant à une transformation de soi en vue d’atteindre la sagesse. La philosophie n’est pas seulement un discours théorique sur le monde et sur l’âme ou rapport abstrait à des idées. Elle est une thérapie de l’âme visant à former, plutôt qu'à informer afin d’atteindre la tranquillité de l’âme (ataraxia en grec) ou la libération (kaivalya en sanskrit).

 

Le développement des pratiques de "retour vers soi" conduisent ainsi à voir les choses telles qu’elles sont (le terme sanskrit viveka signifie la clarté, le discernement dans le yoga, le terme pali vipassana signifie vue profonde dans le bouddhisme). Lever le voile d’ignorance et sortir des illusions nous amène à vivre en accord avec la nature. 

 

D’une part, vivre en accord avec la nature prend une dimension à l’échelle du microscosme que nous sommes, c’est vivre en cohérence avec notre nature véritable, par un processus de dépouillement de soi, il s’agit, petit à petit, de « déposer le fardeau », de se libérer de tout ce qui nous encombre, de tout ce qui obstrue notre lumière et notre vérité intérieure, qui masque qui l’on est vraiment. Il s’agit de se libérer de ce qui est faux, artificiel ou superficiel. 

 

Se dépouiller, couches après couches, de nos conditionnements, éducatifs ou culturels, de nos préjugés, nos croyances, de tous nos mécanismes de défense, qui nous ont amené à construire une muraille, au point de porter un masque social et de vivre à travers ce "faux soi". Ce masque social permet de se protéger, d’éviter d’entrer en contact avec ce qui fait le propre de la nature humaine : notre vulnérabilité, celle d'être humains, mortels, éphémères. Maintenir cette muraille et continuer ce jeu factice est une manière de se protéger pour ne pas perdre la face devant autrui, au point d’en avoir oublié qui l’on est vraiment au fond de nous, au point de ne plus entendre ce que nous murmure ou nous répète inlassablement notre voix intérieure, que l’on essaie tant bien que mal de chasser car ce qu’elle dit nous semble étranger. Et pourtant.

 

Face à cette question existentielle qui se hisse à l’intérieur, ce « Qui suis-je ? », le choc peut faire l'effet d'un tremblement de terre ou donner la sensation de tomber dans le vide. Si tout ce que j’ai construit dans ma vie jusqu'à présent est en réalité basé sur un tissu de mensonges, sur la construction d’une identité sociale factice de moi-même, à jouer le rôle de ce que j’imagine être socialement convenable, à jouer le rôle de la vie d'un autre comme au théâtre, qui suis-je alors ?

 

Le fil conducteur de la pratique de yoga est cette volonté d’exploration, animée par un désir de curiosité de voir les choses en profondeur, dans leur essence, d’aller au fond des choses, découvrir ce qu’il se cache derrière les apparences, sortir du paraître pour entrer dans l'Être.

 

 

Le yoga est donc une voie du discernement qui permet d'accéder à un dévoilement. Pour cela, il est nécessaire de revenir à soi, de prendre refuge en soi-même (alaya en sanskrit, le temple, la demeure et kataphugon en grec) afin de recréer un lien profond et authentique avec soi, se laisser transformer par sa vérité, celle qui jaillit des tréfonds de l'être. Au fil de la pratique, les pensées agitées se calment, la dispersion ralentit, l'instabilité s'apaise et survient la clarté mentale.

Alors, dit la légende, comme au fond d’une eau claire, il nous est possible d’apercevoir le trésor qui y est déposé. La pratique du discernement et la clarté mentale qui en découle font progressivement se dissoudre nos idées reçues, fausses croyances, blocages, résistances physiques, mentales : tout ce qui entrave l’expression authentique de notre vérité intérieure, pour que puisse éclater au grand jour la lumière de notre âme.

 

La méditation nous apprend à Être tout simplement, c'est à dire à être dans une relation vraie, honnête et authentique avec soi. Issu de la racine "yug", yoga signifie unir, joindre, il vise une unité. En ce sens la pratique nous invite à dépasser les dualités pour nous accueillir entièrement, dans notre unité. 

 

Accueillir toutes nos facettes, y compris nos parts d’ombre, nos contradictions, nos incohérences, accueillir notre être dans sa complexité, en tant qu'être vivant en perpétuel changement, accueillir tout ce qui constitue notre singularité, et pas seulement ce que l’on aimerait voir ou ce que l'on idéalise, qui n’existe pas et qui nous maintient dans l’illusion.

 

Or, cette illusion, cette ignorance (avidya en sanskrit) est source de confusion et de souffrance car elle génère une dualité, une dissociation, un écart, une distance entre notre nature véritable et ce que l’on projette sur la réalité, il y a comme une dissonance à l’intérieur de nous, quelque chose "qui sonne faux". Ne pas vouloir se regarder en face, c’est vivre dans l’ignorance et l’illusion, c’est ne pas accepter qui l'ont est, c’est lutter contre sa propre nature, vivre contre sa nature, s’épuiser à vouloir forcer la nature, s’obstiner à ne pas suivre le sens du courant, là où la vie s’exprime sans entrave avec fluidité, là où le chemin est le plus simple.

 

Le concept de Wabi-Sabi (侘寂), quintessence de l’esthétique japonaise, exprime aussi l'idée de la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes. La beauté des choses modestes et humbles, la beauté des choses atypiques. C’est le renoncement à l’éclat. C'est la simplicité, la rusticité, les imperfections, les marques du temps, les asymétries, l'humilité. Wabi-sabi signifie se consacrer à l’essentiel, être pleinement soi : le wabi fait référence à la plénitude et la modestie que l'on peut éprouver face aux phénomènes naturels, et le sabi, la sensation face aux choses dans lesquelles on peut déceler l’altération et le travail du temps.

 

 

La vérité découle de l’observation de la nature. La grandeur réside dans les détails discrets et négligés. Wabi-Sabi est imperceptible mais il est partout. C’est la mousse sur le rocher, le bois d’une porte qui craquèle, une fissure dans un mur, une ride sur un visage. C’est cette tasse déformée ou ce paysage brumeux. C’est le reflet de la lune sur l’étang ou bien le son de la rivière qui s’écoule.

 

 Il illustre de nombreux principes spirituels et philosophiques du bouddhisme zen : contemplation, humilité, discrétion, sérénité, simplicité et détachement. Ses préceptes philosophiques sont simples : se défaire du superflu, accepter l’inévitable et l’impermanence, ne pas chercher la perfection. On peut l’entendre comme une appréciation d’une beauté vouée à disparaître voire d’une contemplation fugace de quelque chose qui devient beau en vieillissant, en s’abîmant, qui par ses défauts naturels acquiert un charme nouveau

 

Le wabi-sabi est l’insaisissable beauté de l’imperfection.

 

Dans le Yoga, l’action, à travers la pratique de la méditation est une épreuve de détachement vis-à-vis du résultat, ou de son fruit, mais aussi du désir qui l’anime, des possessions ou des situations qui peuvent en suivre. Ce détachement est l’acceptation de ce qui ne peut pas être changé, l'acceptation de l’impossibilité de maîtriser entièrement les effets de ses actes ou des événements de la vie. 

 

« Ainsi l’essence du yoga est l’équanimité. »

 

— Bhagavad Gîta, VI-33.

 

 

Le yogin, lorsqu’il passe d’une posture à l’autre avec grâce et fluidité, avec une attention et une respiration profondes, sans devancer le résultat, détaché de l’accomplissement, de la réussite ou de l’échec de son exercice, tente de transposer cette attitude dans sa vie quotidienne, dans ses relations aux autres et à son environnement. Comme la posture qui semble au début être une contrainte que l’on impose à son corps de manière extérieure, avec la patience et l’assiduité dans l’exercice, elle devient agréable, reposante, fortifiante, c’est ainsi que le yogin peut tenter d’aborder les difficultés, comme des moments opportuns et une chance pour reconnaître la vie elle-même dans tout son éclat, en gardant à l’esprit qu’il n’est pas en son pouvoir de les contrôler mais les reconnaître comme des passages qui peuvent être apprivoisés dans une attitude de présence. Il peut donc expérimenter les postures, comme des métaphores des contraintes de la vie car, malgré leur difficulté aux niveaux corporel et mental, elles peuvent permettre de méditer longtemps et suivre en accord le mouvement de l’esprit, avec discernement, équanimité et même avec émerveillement, le même qui est à l’origine de l’attitude philosophique.

 

On retrouve cette idée d’équanimité dans le Manuel d’Epictète, philosophe du stoïcisme : 

« Il y a ce qui dépend de nous,

il y a ce qui ne dépend pas de nous. »

 

« Il ne faut pas demander que les événements arrivent comme tu le veux, mais il faut les vouloir comme ils arrivent ; ainsi ta vie sera heureuse. »

Ou dans ce proverbe zen :

« Si tu comprends, les choses sont comme elles sont.

Si tu ne comprends pas, les choses sont comme elles sont.»

 

Cette attitude équanime, de détachement, consiste à accepter ce qui est et à s’accepter soi-même.

 

Vivre en accord avec sa vraie nature consiste ainsi à fluidifier les canaux de la vie en nous, de différentes manières. Prendre conscience que la relation la plus importante que nous avons dans notre vie est la relation à nous-mêmes, au sens où nous portons la vie en nous, et qu’il s’agit d’en prendre soin. En se respectant soi-même, en prenant en considération ses besoins, en posant ses limites, en affirmant son authenticité. En écoutant ce qui nous anime, notre feu intérieur. En redonnant de la considération à la forme singulière de vie qui s’exprime et prend forme à travers notre être. L’honorer, la magnifier, la chérir. Libérer toutes les entraves à son expression, à l’expression de la vie qui ne demande qu’à s’écouler avec fluidité, à s’épanouir en nous, à s’exprimer telle qu’elle est vraiment. Cette cohérence avec soi-même va se traduire concrètement par le fait de poser des actions nous amenant à une concordance, un alignement, une harmonie entre nos choix de vie et notre nature véritable.

 

Dans le yoga ou le stoïcisme, se connaître soi-même, c’est connaître une partie, mais c’est aussi connaître le Tout, le Soi, la Nature car chaque partie contient en elle l’ordre de l’Univers tout entier. Vivre en accord avec la nature peut donc résonner dans le sens de vivre en accord avec l’Univers, le Cosmos. C'est sortir de son point de vue individuel et égocentré pour s'élever à un point de vue universel, s'efforcer de voir les choses dans la perspective du Tout, c’est transformer ainsi sa vision du monde et sa propre attitude intérieure en passant à une vision « naturelle » des choses, qui replace chaque événement dans la perspective de la nature.

 

 

« Médite sur l’Inconcevable,

Sur le Poète Primordial

Et Bon, plus petit qu’un atome,

Aussi radieux que le soleil. »

 

— Bhagavad Gîtâ, VIII, 9

 

 

« Celui qui pratique cet exercice de la concentration voit l’univers avec des yeux nouveaux, comme s’il le voyait pour la première et dernière fois : il découvre, dans la jouissance du présent, le mystère et la splendeur de l’existence, du surgissement du monde, et en même temps, il atteint à la sérénité en éprouvant à quel point sont relatives les choses qui provoquent le trouble et l’inquiétude. De la même manière également, les stoïciens, épicuriens et platoniciens invitent, pour des raisons différentes, leurs disciples à se hausser à une perspective cosmique, à se plonger dans l’immensité de l’espace et du temps, et à transformer ainsi leur vision du monde. »

 

—P. Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?

 

Pour illustrer ce sentiment d’interdépendance, les stoïciens emploient le concept de sympatheia. Dans le stoïcisme, il existe un souffle (pneuma) qui est à l’origine de tout et qui anime et maintient le monde sans son ensemble. Toutes les parties du monde se trouvent a la fois séparées et unies par l’action du souffle. Le souffle permet donc la cohésion intime des parties distinctes dans le Tout en garantissant les échanges et la communication entre elles. En d’autres termes, tout, dans l’univers, est lié à tout, et pourtant tout est individuel, séparé. C’est ce souffle qui fait l’unité du monde, en le parcourant et en maintenant ses parties en cohésion. Il est une force, une raison universelle qui contient tout et crée une sympathie entre toutes les parties du monde. Dans le yoga, on retrouve cette idée de loi universelle dans l'idée de sanâtana dharma qui signifie que tout se tient dans l’univers et implique l’interrelation des divers phénomènes. 

 

Ce moment de prise de conscience d’appartenance au tout, ce dévoilement métaphysique est illustré par la métaphore de la vague et de l’océan dans la philosophie non-dualiste du Vedanta :

« Quand la vague découvre qu’elle est océan. »

 

 Le moment où la vague réalise qu’elle n’est pas séparée de l’océan, que cette idée de séparation n’est qu’une construction du mental, une illusion de l’égo, est le moment où l’on ressent à l’intérieur de soi ce sentiment d’interdépendance, d’unité avec l’ensemble du vivant, de l’univers, aussi appelé "le sentiment océanique" de Rolland, que l’on pourrait tout aussi appeler "le sentiment cosmique". Cette prise de conscience évoque tout aussi bien un mouvement d’expansion de conscience, qu’un mouvement de contraction, de retour vers Soi, à sa nature originelle, à son essence. La métaphore de la vague et de l’océan illustre une conception non-dualiste de l’univers, de non séparation et d’unité entre toutes les formes de vie (concepts d’immanence ou de monisme) formulée à son paroxysme dans la philosophie du Vedanta.

 

 

Vivre en accord avec la nature prend alors le sens de se sentir en lien avec la nature, c’est sentir ce lien d’interdépendance avec tout le vivant, se sentir à sa place dans l’ordre de l’univers, sentir que l’on se trouve là où la vie circule le plus aisément, que l’on fait ce qui nous anime, que l'on se sent animé, que l’on est au bon endroit, celui qui nous fait nous sentir pleinement vivant.

 

Dans la philosophie du yoga, l’ordre de l’univers est représenté par le terme Dharma. L’ordre des choses en tous les domaines, individuel, politique, religieux, cosmique. Toutes ces dimensions étant en interdépendance, il apparaît essentiel que chaque élément du réel, chaque individu, joue pleinement son propre rôle, réalise sa mission, afin de préserver l’harmonie cosmique, politique, etc. C’est ce que l’on appelle, accomplir son svadharma : son devoir ou sa vocation personnelle. En accomplissant son svadharma, sa vocation, on entre dans le métier à tisser de la création. On agit sans agir, sans prétention, dans un état de détachement vis à vis des fruits de l’action car agir est le dharma humain. L’univers entier joue sa partition et il est de notre devoir d’accomplir la nôtre. 

 

« C’est le dharma de l’herbe de croître, et celui du soleil de briller. ».

 

— Bhagavad Gîtâ

 

Conscient que tous les êtres font parti d’une seule et même trame, le yogin agit dans une énergie d’amour. Spontanément, l’esprit se pose dans le cœur, tout l’être est unifié dans un même élan. Ce sentiment d’unité entre tous les êtres et toutes les formes de vie est décrit dans un passage de la Bhagavad Gîtâ.

 

 

 

« Cet homme mûr dans le yoga

Porte un regard égal sur tout ;

Il peut se voir en tous les êtres

Et voir ces êtres en lui-même.

 

Qui peut me voir en toutes choses

Et voir toutes choses en moi

Reste à jamais auprès de moi

Comme je reste auprès de lui.

 

Celui qui vit ancré dans l’Un

Prend conscience que je réside

En chaque être, où qu'il puisse aller, 

Il demeure toujours en moi. 

 

Qui voit comme égaux tous les êtres, 

Dans la souffrance ou dans la joie, 

Parce qu’ils lui sont tous semblables

Est l’homme de yoga parfait. »

 

— Bhagavad Gitâ, VI, 29-32

 

 

Ensemble, nous explorerons ainsi ce que cela fait de juste être qui nous sommes, de se sentir comme à la maison, en sécurité dans notre refuge. Nous nous autoriserons à accueillir tout ce qui remonte à la surface, sensations, émotions ou pensées, tel que cela est, sans volonté de changer ce qui est, juste en acceptant de voir les choses telles qu’elles sont, en toute équanimité, c’est à dire dans une égalité de jugement, afin de nous conduire à approfondir la relation d’intimité et d’authenticité avec notre Être véritable.

 

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